J'ai cette amie à qui je parle sporadiquement. Quand la pastille de convo contenant son visage pop à nouveau sur mon téléphone, j'appréhende un autre pénible témoignage d'agression sexuelle. Si l'amie se confie à moi, c'est que je laisse les jugements dans une autre pièce de mon appartement, bien fermée et verrouillée. Parce que ses amis, non. Pour eux, il y a eu cette fois de trop: une première agression? Confie-toi, on t'écoute. Sceptiques, certes, mais on t'écoute. Deuxième, troisième... quatrième? Ouin, tu cours pas un peu après, peut-être?

Au cours de la dernière année, 75% des messages qui ont été déposés par elle dans mon inbox — généralement au beau milieu de la nuit — s'accompagnaient d'une nouvelle histoire d'agression qu'on a perpétrée sur elle, et dans le «meilleur» des cas, une histoire de presqu'agression qui «heureusement» ne s'est pas concrétisée, de peu.

Par presqu'agression j'entends cette fois où on l'a kickée out d'un party comme elle n'y était que pour faire la fête, danser, et rien d'autre. Avoir du plaisir et pas sexuel. L'un des hôtes ne pouvait supporter qu'une belle inconnue, tipsy, laisse «miroiter» par sa seule présence l'espoir faux d'une improbable relation sexuelle qu'elle refusait d'avoir ce soir-là. Alors il l'a jetée hors de chez lui comme une véritable ordure «avant de commettre quelque chose qu'il pourrait regretter», qu'il lui a dit. Avant de la violer. Parce qu'une fille en boisson, si c'est pas là pour fourrer, c'est mieux de s'en aller, autrement dit. Je sais, dégueulasse.

Parmi l'horreur relatée, l'ami d'un ami à qui elle avait décidé de faire confiance dans un bar devait la déposer chez elle. Un simple lift. Un service. Autrement elle aurait appelé un taxi. C'est quand elle a réalisé qu'ils venaient d'aboutir à l'extérieur de Montréal qu'elle s'est mise à pleurer. À la station service où ils se sont arrêtés, paniquée, elle en a profité pour lâcher un coup de fil à son père, histoire qu'il passe la prendre.

«Ok ok, pleure pas, on va aller te porter chez ton père. Dis-lui que tout est OK.»

Elle a fini par accepter l'offre. Promesse aussitôt brisée, il stationne l'auto dans son entrée, chez lui.

«Je suis trop fatigué, tu vas dormir ici, je te ramène demain.»

Elle venait de se faire avoir. De se faire enlever, disons-le. Contre son gré, parce qu'elle est loin de chez elle, parce qu'elle a peur de lui et parce qu'il fait nuit, elle accepte. Il insiste pour obtenir ce qu'il convoitait depuis le début de la soirée. Elle dit non. Insiste de plus belle. Toujours non. Insiste à nouveau: terrifiée, elle cède sans mot dire. Sans condom. Enlèvement et viol. Horrible.

Cette histoire qu'elle a balancée dans ma boîte de réception est la dernière d'une série d'histoires d'horreur.

Si les dernières années nous ont confirmé que la plupart des gens auront tendance à investiguer , creuser, afin de voir quel pattern perpétué par la victime pourrait être à l'origine de ces malencontreux événements, sans toutefois jamais chercher à condamner l'agresseur; imagine combien laborieux il doit être de convaincre tout ce monde quand il est question de plusieurs agressions commises sur une même victime.

Son pattern à mon amie, elle en a un, c'est de faire naturellement confiance aux hommes. Faire confiance à tout le monde. Dans son monde, pas tout le monde est un violeur. Ça fait du sens au fond, dans le mien aussi. L'homme installé devant moi au café ne viole pas les femmes. Ce serait insupportable d'avoir à toujours prêter ces intentions, juste au cas. Alors il ne viole pas. Je veux bien lui faire confiance.

Tous les gars, pour elle, sont d'abord des amis, et tristement, c'est sous cette prémisse que chacune de ses agressions est survenue. Parce que les gars sont des amis, parce que quand c'est non, c'est non, et la fête continue. Sans sexe.

Pour chacun de ses témoignages, il m'apparaît très clair qu'elle n'a démontré aucun intérêt sexuel dès le départ, qu'elle a répété NON à multiples reprises. Même en acceptant de monter dans une voiture, de suivre quelqu'un jusqu'à une fête bien arrosée, le dernier mot devrait lui revenir, toujours. La naïveté ne devrait jamais mener au viol et encore moins le justifier.

La question qui m'horrifie et à laquelle cette amie a en quelque sorte malgré elle répondu: qu'advient-il si une femme décide de faire confiance aux hommes qu'elle ne connaît pas, de faire fi de tout ce dont on l'a prévenue, de faire abstraction de cette hookup culture dans les bars, des codes établis par ces fuckboys qui sévissent à tous les soirs?

Qu'advient-il si une femme ne cherche rien d'autre qu'à chiller avec des gens nouveaux, se laisser porter par le flow de la nuit et aboutir là où elle en a bien envie sans se faire de mauvais sang avec d'éventuels scénarios terrifiants?

Qu'est-ce qui se passe, si à la sortie d'un bar, une femme accepte d'aller fumer un batte, et rien que ça, chez un inconnu en mode fuckboy qu'elle vient tout juste de rencontrer, après lui avoir indiqué plus d'une fois qu'il n'allait rien se passer?

Qu'est-ce qui se passe si l'inconnu, malgré qu'il n'ait clairement jamais été question de sexe, s'étonne des refus qu'il essuie une fois rendus à son appartement? Insulté que ce corps qui a franchi la porte de son domicile lui fasse «perdre un temps précieux», sans plan b, insistera-t-il pour qu'on lui accorde l'accès?

Si l'opportunité d'aller contre la volonté d'une femme qui a bien voulu lui faire confiance et le suivre jusqu'à sa demeure se présente, qu'est-ce qui se passe?

Well, pour ce qui est de mon amie, la réponse est à glacer le sang. Son cas n'est pas unique, des histoires de femmes qui ont subi de 2 à 6 agressions au courant d'une vie, j'en ai quelques-unes dans mon inbox. Tout ça parce qu'elles ont fait le choix de ne pas se montrer trop méfiantes à l'égard des hommes, parce qu'elles avaient confiance. 

J'entends déjà les commentaires suscités par ce texte raisonner dans ma tête: «Mais n'aurait-elle pas pu s'éviter tout ça, en refusant, par exemple, de monter dans la voiture d'un étranger?» Évidemment qu'elle aurait pu, comme on peut à peu près tout s'éviter. Pour son propre bien, elle pourrait, à l'avenir, faire moins confiance aux étrangers, ça va de soi. Les hommes aussi doivent se méfier. Il n'est pas question ici de réprimer une envie de porter une jupe courte mais bien d'échapper aux situations dangereuses. Elle sait tout ça.

Mais guys, fuck ça, ce qu'il faut retenir ici c'est surtout qu'elle ne devrait jamais avoir à redoubler de prudence en présence d'homme à qui elle vient de refuser les avances et qu'il est câlissement inquiétant de la voir resurgir aux deux mois dans mon inbox avec un nouveau récit de viol dont elle a été une fois de plus victime, parce que pour elle les gars sont d'abord des amis, parce que non, c'est non, et que la fête continue malgré tout. 

#OnVousCroit

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