Art urbain: le graffiti laisse ses traces à Montréal

Art urbain: le graffiti laisse ses traces à Montréal

On veut tous laisser une trace. A Montréal, nombreux sont ceux qui ont imposé leurs noms sur les murs. Dans la ville, impossible de se promener sans tomber nez à nez sur un tag ou autre graffiti. Sans compter les événements annuels comme Under Pressure ou Meeting Of Styles qui réunissent la scène graffiti. Pourtant, malgré les apparences et ce que l’on voudrait bien croire, ce milieu est comme tous les autres: divisé. Ainsi, lui donner une définition est bien compliqué, et en connaître les règles l’est encore plus. « Chacun a sa propre politique et idée du graff. C’est ce qu’il y a de magique, on peut l’interpréter comme on veut, explique Scien du 123 Klan, groupe de graffeurs et graphistes issus du nord de la France. Dès lorsqu’on impose des règles, l’art se transforme pour exploser ses barrières ». Mais alors, le graffiti serait-il devenu un art? « Il y a une démarche artistique. C’est l’art de la lettre, de la composition, de la coordination des couleurs et de la maîtrise d’un médium », explique ce graffeur français qui a percé dans le graphisme grâce au duo 123 Klan. Une vision qui n’est pas partagée par tout le monde, notamment sur la définition du mot « art » qui reste bien trop vague.

 

Art ou non, le graffiti est incontournable à Montréal. Il faut remonter aux années 90 pour le voir arriver dans la ville et de manière illégale, bien sûr. « À la base, le graffiti c’est un tag. C’est marquer ton nom partout, en lettres, pour qu’on te voit le plus possible », raconte Sino, gérant du Sino Shop et graffeur, installé à Montréal il y a onze ans, alors qu’une seule boutique était destinée à la communauté. Il s’agissait du Cell Block, qui a apporté beaucoup au graffiti montréalais: des caps, des magazines, des DVD… Évidement, à l’époque, il y avait aussi l’événement Under Pressure, représenté par Sterling Downey et Flow, qui attirait la scène graffiti et qui fête d’ailleurs ses quinze ans cet été. Puis le mouvement s’est élargi, avec l’arrivée de graffeurs français, la démocratisation d’Internet et la commercialisation de nouvelles canettes, avec de nouvelles couleurs et des peintures plus couvrantes. Les graffeurs ne pensaient alors pas une seconde faire de leur passion un métier.

 

GRAFFITI ET GAGNE-PAIN?
« C’était inimaginable. Au mieux, on espérait faire une devanture de magasin », se rappelle Klor, du 123 Klan. Et puis la professionnalisation est arrivée. « Avant, on graffait pour le plaisir, maintenant, les gars sont payés et deviennent businessman », explique Raymond Viger du Café-Graffiti, lieu de diffusion de la culture urbaine et maison de quartier. Au début, les critiques allaient de bon train, désormais, elles sont isolées. En effet, à Montréal, être payé pour peindre est devenu monnaie courante. Moïse, qui n’a que 20 ans et cinq années d’expérience dans le graffiti, vient de signer ses deux premiers contrats. « Et là, j’en ai un autre avec une église de Laval », annonce-t-il fièrement. Les murales commandées sont donc de plus en plus nombreuses. Effet de mode? « C’est glamour d’inviter des graffeurs pour le lancement d’un nouveau local. Ça fait tendance », explique Raymond Viger. Une tendance qui arrive à en faire vivre quelques-uns, comme Fluke, qui réalise aussi bien des murales que des décorations intérieures ou du body painting. « C’est l’un des seuls à pouvoir en vivre à Montréal. Il gère ça de manière professionnelle », précise le gérant du Sino Shop. De même pour 123 Klan, qui insiste bien sur un point : « On vend et vit du graphisme. Pas du graffiti ».

Et pour ceux qui n’ont pas signé de contrat, il reste les murs autorisés par la ville – trois seulement – ou le graffiti vandale. Sino, considéré comme un « ancien » dans le milieu, qui a commencé à peindre en 1987 en France, n’est pas contre cette commercialisation, « tant que la personne est issue du graffiti illégal et accepte que ce qu’elle fait n’est plus du graffiti, considérant que le vandale est l’essence même de cette pratique ». Concernant les murs autorisés, il n’a rien contre non plus : « C’est un mur qu’on nous donne, je ne vois pas pourquoi on ne le prendrait pas. Mais il faut aussi accepter qu’on ne pourra pas éradiquer l’illégal. Il y a un noyau hardcore dans le graffiti qui ne changera pas », avoue-t-il.

 

ET LA VILLE S'EN MÊLE
Un aspect vandale que la ville essaye tant bien que mal de retirer. Isabelle Winter, chargée des graffitis sur le Plateau, prévoit chaque année un retrait gratuit des tags et graffitis illégaux, secteur par secteur, entre avril et novembre. « À force, on connaît les adresses de murs tagués, on sait où aller ». Quant au retrait, à chaque arrondissement son règlement, alors que la ville-centre donne un million de dollars pour l’enlèvement, face à 160 000 dollars pour la prévention et l’organisation d’actions avec les jeunes. Précisons ici que ce montant n’est pas exclusivement orienté vers des ateliers ou événements liés au graffiti. Du côté politique, la tolérance change au fur et à mesure des élections. En 1997, une femme a pourtant tendu la main au graffiti, elle était alors conseillère en planification chargée du Plan d’intervention graffiti, tags et affichage sauvage, jusqu’en 2003. « Nicole-Sophie Viau est la dame qui a le plus apporté à la communauté. Elle a été équitable et juste en débloquant des fonds et en les partageant entre les graffeurs. Elle a compris qu’il fallait diviser les subventions pour en donner un peu à chacun », se souvient Sino.

Désormais, Isabelle Winter se bat pour conserver un budget annuel de 15 000 dollars par an sur le Plateau pour des actions avec la scène graffiti, pendant que la ville crée des partenariats occasionnels avec des organismes comme le Café-Graffiti. Et grâce notamment à ce dernier, les graffeurs savent maintenant s’autogérer. Le Café-Graffiti a su fournir son aide, à un certain moment, à des jeunes pour se prendre en main et apporter son soutien social. Aujourd’hui, les graffeurs exposent dans les galeries, peignent à leur compte, ou montent des entreprises. À l’image de 123 Klan qui a fait de son nom une marque et a notamment travaillé avec Adidas. Ou de Fluke et son entreprise, regroupant des graffeurs reconnus comme Axe ou Zeck. Ensemble, ils ne feront pas que référencer des graffeurs, mais les entraîneront et créeront de l’emploi. Qu’on se le tienne pour dit : le graffiti n’a pas encore tiré son trait sur Montréal.


Café-Graffiti | cafegraffiti.net

Le Sino, boutique & galerie graffiti | lesino.com
Under Pressure | underpressure.ca
Meeting of Styles Montreal | mosmtl.com

Vidéos de la semaine

Psssttt ! Envoie-ça à ton ami!

PLUS DE NOUVELLES