Il y a quelques années, j’ai rencontré le dramaturge David Paquet pour un travail universitaire. Autour d’un café, il m’avait confié que c’est, plus jeune, en assistant à la pièce Le Cid de Corneille, qu’il avait eu envie d’écrire du théâtre contemporain. Il voulait s’assurer de ne pas faire vivre ça aux adolescents et leur montrer que «le théâtre peut être autre chose qu’une comédienne qui hurle en alexandrins.» Et bien, on ne se fera pas de cachette : David a pleinement rempli la mission qu’il s’était donnée.

Après de nombreuses réussites auprès du public adolescent et un fracassant succès avec Le Brasier (2017 et 2018), David Paquet signe Le poids des fourmis, pièce mise en scène par Philippe Cyr, avec qui il forme une équipe hallucinante pour une deuxième création consécutive.

 

S'unir pour mieux agir

La pièce raconte l’histoire de Jeanne (interprétée par la jeune et brillante Élisabeth Smith) et Olivier (joué par l’attachant Gabriel Szabo), deux étudiants qui font un rêve récurrent dans lequel ils reçoivent la Terre morte en cadeau. Alors que la jeune fille est révoltée par les standards de la société dans lesquels nous sommes forcés de nous soumettre, le garçon, pour sa part, est profondément angoissé par les problèmes environnementaux qui nous hantent.

Les deux adolescents décideront d’unir leurs forces et leur approche respective pour faire bouger les choses lors de la «Semaine du futur», évènement organisé par leur école secondaire, qualifiée de la pire du Québec. Le duo de jeunes, dans sa quête, croisera une panoplie d’adultes (tous interprétés par les très versatiles et convaincants Nathalie Claude et Gaétan Nadeau) n’ayant pas la même vision des choses qu’eux.

Des jeunes qui se révoltent contre l’état du monde… ce n’est pas la première fois qu’on voit ça au théâtre. L’importante et magnifique nuance qu’apporte Le poids des fourmis à cette thématique, c’est de mettre en lumière la nécessité de s’unir dans cette lutte contre la catastrophe et de faire prendre conscience du poids que nous pourrions avoir si nous marchions tous dans la même direction, et ce, malgré nos générations et nos divergences d’opinions.

 

Une équipe de créateurs d'exception



La poésie ludique, franche et surréaliste de David Paquet prend vie à travers une mise en scène de Philippe Cyr qui, je crois, ne pourrait la mettre plus en valeur. L’union de ces deux artistes nous plonge, encore une fois (après Le Brasier), dans un univers éclaté absolument fascinant.

Il faut également, à tout prix, souligner le travail exceptionnel d’Odile Gamache, créatrice de l’impressionnante scénographie du spectacle, qui vient complémenter la dimension déjantée de l’œuvre. Le décor, qui prend la forme d’une île à travers un océan de noirceur, est non seulement visuellement très beau, mais est également bourré de sens. C’est sur cette petite plate-forme, où règne le kitsch, que se trouvent les adultes du récit, confortablement assis dans leur chaise de bureau, vêtus d’une chemise hawaïenne et chaussés de bas dans leur paire de Crocs. Ce petit coin de retraite paradisiaque se trouve encerclé par une piscine à balles noires exploitée avec créativité tout au long de la pièce. Chapeau à l’inventivité et au message derrière le décor, qui joue un rôle significatif au sein de l’œuvre.


Un message à ne pas négliger

Le poids des fourmis réussit avec brio à nous faire rire et réfléchir à la fois, à travers une puissante critique sociétale qui se démarque grâce à son approche ironique et éclatée, ainsi que par son absence de moralisation à deux cennes. Ce qui est magnifique dans la pièce, c’est qu’on ne blâme personne en particulier. On démontre plutôt que les jeunes ont de quoi à apprendre aux plus vieux, mais que ces derniers ont aussi de quoi à apporter aux générations qui les précèdent, et que c’est en unissant nos forces que nous allons pouvoir réellement faire bouger les choses. Il s’agit là d’un important message, dont tout le monde devrait rapidement prendre conscience.

Selon moi, la clé du succès c’est l’équilibre, et c’est ce qui est mis en valeur dans la pièce. On insiste sur cela au sein du récit, mais c’est aussi, entre autres, ce qui fait du Poids des fourmis une œuvre entièrement réussie. Le texte de David Paquet transmet l’importance de trouver le balan entre «se révolter» et «prendre le temps de la trouver belle notre maison», l’harmonie entre «être fâché» et «être heureux». On retrouve aussi cet équilibre dans la création du spectacle et particulièrement dans l’écriture, en parfaite symbiose entre le rire et la réflexion, la puissance et la tendresse.

Mon conseil : se précipiter à tout prix au Théâtre Denise-Pelletier pour avoir la chance d’assister à cette pièce hallucinante, hilarante et dont il est impossible de ressortir indifférent. Une oeuvre réussie sur tous les points.

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